De l’influence à la conversation.
La France est le pays où l’on cause le mieux ; à cet égard toutes les nations lui rendent hommage, se réservant seulement le droit de considérer notre besoin de conversation comme une
frivolité. Frivolité soit, mais ce besoin est impérieux. « La parole, dit madame de Staël, est chez les Français un instrument dont on aime à jouer, et qui ranime les esprits, comme la musique
chez certains peuples, et les liqueurs fortes chez quelques-uns autres. »
Nous aussi nous attachons à la conversation une grande importance ; nous oserions croire que si, en France, les rangs sont moins qu’ailleurs tranchés, si les prétentions sont moins exclusives,
cela vient de ce que le besoin de causer n’a sas cesse agi pour rapprocher les distances ; Nous croyons en outre que si ces distances demeurent encore très grandes, cela tient à ce que certaines
classes de la société ne possèdent point tout les éléments nécessaires de la conversation. Quelques exemples éclairciront notre pensée.
Qu’un riche banquier et un sous-lieutenant à douze cent francs se trouvent dans un lieu public à côté l’un de l’autre ! Ils causeront fort bien ensemble sans se connaître, parce qu’une éducation
générale fournit à leur conversation une multitude d’éléments communs qui leurs servent de lien. Qu’un général en diligence s’accoste au plus humble commis d’administration ! Ils rouleront de
pairs, dîneront sans embarras à la même table, et pourront passer la nuit dans une même chambre, sans éprouver ce malaise bien connu qui attaque le monsieur le moins fier, au voisinage
prolongé d’un riche maçon, par exemple, ou d’un roulier. Pourquoi en est-il ainsi ? C’est que le général et le commis ont un fonds commun de connaissance variées qui fournit au frais
de la conversation. Au contraire, qu’un avocat sans fortune tombe amoureux de la riche héritière d’une marchande de poissons : « Prenez gardes, lui diront ses amis les plus dégagés de préjugés :
Ne vous mariez pas, car vous épouseriez toute la famille, et ces gens-là (fierté à part) ne possèdent pas au plus petit degré les éléments du commerce habituel de la vie. »
Enfin, prenez le philanthrope le plus ardent, le radical le plus consciencieux ; chacun d’eux, après avoir distribué sa soupe économique ou payé le tribut populaire de son cours gratuit,
reprendra son chapeau avec vitesse, déposera en se retirant le visage de circonstance qu’il avait revêtu, et saisira avec un empressement marqué le bras d’une simple connaissance qu’il
rencontrera sur son chemin, pour causer avec elle sur mille choses usuelles de la vie, dont ces clients ignorent le premier mot.
La difficulté de causer partage donc en quelque sorte la société en deux classes. Ce n’est pas que l’esprit de charité n’ait toujours cherché à combler cette lacune dans les relations du riche au
pauvre. Il y a un formulaire courant de paroles d’intérêts ; « Hé bien, mon ami, comment allez-vous aujourd’hui ? »… Votre travail va-t-il bien ? C’est un bon métier que vous avez là.
« Et votre femme, gagne-t-elle quelque chose aussi ? » . « Ah ! Tant mieux.Le petit bonhomme fait son apprentissage ? » Allons, c’est bien mon garçon ! du courage ! il faut devenir chef
d’atelier. » Il existe même une ingénieuse pudeur qui, rougissant de toujours s’ériger en pédagogue, veut fournir à l’ouvrier l’occasion d’être professeur à son tour, et s’enquiert de lui, avec
une charmante ignorance, de mille détails particuliers, paraissant apprécier fort délicatement une foule de choses dot au fond du cœur on ne se soucie nullement.
Mais toutes ces pratiques ne sont que des efforts de délicatesse, des tours de force passagers, qui ne peuvent longtemps résister devant l’ennui et la contrainte. On a beau dire et beau
faire, il n’en existe pas moins une ligne de séparation réelle, indépendante des préjugés politiques, et qu’on ne peut pas espérer d’effacer entièrement, même par l’enseignement élémentaire
des écoles. On ne la fera disparaître qu’à l’aide d’une certaine diffusion de connaissances variées et d’un intérêt habituel et général, qui rendra insensiblement les communications
plus agréables, plus facile, plus intimes entre toutes les classes de la société.
Or, cette voie nouvelle d’influence utile n’avait pas encore été franchement ouverte en France, et nous avons cédé à la conviction que le temps était venu.
De l’influence à la conversation.
La France est le pays où l’on cause le mieux ; à cet égard toutes les nations lui rendent hommage, se réservant seulement le droit de considérer notre
besoin de conversation comme une frivolité. Frivolité soit, mais ce besoin est impérieux. « La parole, dit madame de Staël, est chez les Français un instrument dont on aime à jouer, et qui
ranime les esprits, comme la musique chez certains peuples, et les liqueurs fortes chez quelques-uns autres. »
Nous aussi nous attachons à la conversation une grande importance ; nous oserions croire que si, en France, les rangs sont moins qu’ailleurs tranchés, si
les prétentions sont moins exclusives, cela vient de ce que le besoin de causer n’a sas cesse agi pour rapprocher les distances ; Nous croyons en outre que si ces distances demeurent encore très
grandes, cela tient à ce que certaines classes de la société ne possèdent point tout les éléments nécessaires de la conversation. Quelques exemples éclairciront notre
pensée.
Qu’un riche banquier et un sous-lieutenant à douze cent francs se trouvent dans un lieu public à côté l’un de l’autre ! Ils causeront fort bien ensemble
sans se connaître, parce qu’une éducation générale fournit à leur conversation une multitude d’éléments communs qui leurs servent de lien.
Qu’un général en diligence s’accoste au plus humble commis d’administration ! Ils rouleront de pairs, dîneront sans embarras à la même
table, et pourront passer la nuit dans une même chambre, sans éprouver ce malaise bien connu qui attaque le monsieur le moins fier, au voisinage prolongé d’un riche maçon, par
exemple, ou d’un roulier. Pourquoi en est-il ainsi ? C’est que le général et le commis ont un fonds commun de connaissance variées qui fournit au frais de la conversation. Au contraire,
qu’un avocat sans fortune tombe amoureux de la riche héritière d’une marchande de poissons : « Prenez gardes, lui diront ses amis les plus dégagés de préjugés : Ne vous mariez pas, car vous
épouseriez toute la famille, et ces gens-là (fierté à part) ne possèdent pas au plus petit degré les éléments du commerce habituel de la vie. »
Enfin, prenez le philanthrope le plus ardent, le radical le plus consciencieux ; chacun d’eux, après avoir distribué sa soupe économique ou payé le
tribut populaire de son cours gratuit, reprendra son chapeau avec vitesse, déposera en se retirant le visage de circonstance qu’il avait revêtu, et saisira avec un empressement marqué le bras
d’une simple connaissance qu’il rencontrera sur son chemin, pour causer avec elle sur mille choses usuelles de la vie, dont ces clients ignorent le premier mot.
La difficulté de causer partage donc en quelque sorte la société en deux classes. Ce n’est pas que l’esprit de charité n’ait toujours cherché à combler
cette lacune dans les relations du riche au pauvre. Il y a un formulaire courant de paroles d’intérêts ; « Hé bien, mon ami, comment allez-vous aujourd’hui ? »… Votre travail va-t-il
bien ? C’est un bon métier que vous avez là. « Et votre femme, gagne-t-elle quelque chose aussi ? » . « Ah ! Tant mieux.Le petit bonhomme fait son apprentissage ? » Allons, c’est bien mon garçon
! du courage ! il faut devenir chef d’atelier. » Il existe même une ingénieuse pudeur qui, rougissant de toujours s’ériger en pédagogue, veut fournir à l’ouvrier l’occasion d’être professeur à
son tour, et s’enquiert de lui, avec une charmante ignorance, de mille détails particuliers, paraissant apprécier fort délicatement une foule de choses dot au fond du cœur on ne se soucie
nullement.
Mais toutes ces pratiques ne sont que des efforts de délicatesse, des tours de force passagers, qui ne peuvent longtemps résister devant l’ennui et la
contrainte. On a beau dire et beau faire, il n’en existe pas moins une ligne de séparation réelle, indépendante des préjugés politiques, et qu’on ne peut pas espérer d’effacer entièrement,
même par l’enseignement élémentaire des écoles. On ne la fera disparaître qu’à l’aide d’une certaine diffusion de connaissances variées et d’un intérêt habituel et général, qui rendra
insensiblement les communications plus agréables, plus facile, plus intimes entre toutes les classes de la société.
Or, cette voie nouvelle d’influence utile n’avait pas encore été franchement ouverte en France, et nous avons cédé à la conviction que le temps était
venu.